Le cheval noir bâtisseur de l’Islet — Contes de fée méconnus

Bien que ça puisse en surprendre quelques-uns ou quelques-unes, il n’y eu pas toujours d’église à l’Islet. Autrefois, il n’y avait qu’une vieille chapelle en bois rond. Les résidents et les résidentes du village devaient donc se rendre à Cap-Saint-Ignace pour compléter leurs rites de baptême, de mariage et d’enterrement.

En mai 1768, une bonne nouvelle se propagea par le biais d’une rumeur. On disait que l’Islet aurait enfin son curé! Mais, contrairement à la majorité des rumeurs, celle-ci s’avéra vraie. Ainsi, quelques jours plus tard arriva Monsieur Panet. Le prêtre, bien que sans église ou salle de prière, était prêt à relever le défi de construire une église à l’Islet.

Cependant, arrivé sur place, le curé constata qu’il n’y avait pas de cheval capable de charroyer les pierres lourdes. Comment ferait-il alors pour construire l’église?

Un soir suivant une journée épuisante à déplacer les pierres à la main de peine et de misère, le curé se mettait au lit lorsqu’on l’appela de son prénom.

— François! François! dit-on tout haut.

— Au nom de Dieu, quoi? répondit Monsieur Panet.

Il se leva de son lit et une belle dame blanche apparut devant lui.

— Je suis Notre-Dame du Bon Secours. Demain, un cheval apparaitra devant votre porte. Vous pourrez l’utiliser comme bon vous semble, mais prenez garde de ne jamais le débrider! dit la dame blanche au curé avant de disparaître.

Le prêtre se frotta les yeux, confus, puis se mit au lit. Le lendemain matin, Monsieur Panet crut avoir fait un drôle de rêve. Nonobstant, un hénissement provenant d’en-dehors de sa fenêtre éveilla sa curiosité.

Quelle surprise! Lorsque le prêtre sortit à l’extérieur, il trouva un magnifique étalon noir accroché à l’épinette rouge faisant face à son logis de fortune. Le prêtre s’approcha pour observer l’animal et remarqua qu’il portait déjà sa bride.

Étonné, mais heureux, le curé commença dès lors à changer les pierres de l’église à l’aide du cheval. Les ouvriers arrivèrent à cinq heures du matin, les yeux encore endormis. Mais quelle fut leur surprise lorsqu’ils trouvèrent le curé en train de déplacer des pierres lourdes grâce à l’étalon noir!

On soupira de soulagement. Le travail serait beaucoup plus facile maintenant.

Le curé avertit tout de suite les ouvriers qu’ils ne devaient jamais débrider le cheval, puisqu’il était très chatouilleux.

Germain-à-Fabien, l’un des travailleurs, demanda au curé le nom de la bête et apprit qu’il se nommait maintenant Charlot. Le travailleur prit donc soin de l’animal au cours des prochains jours, s’assurant qu’il ait tout ce dont il aurait besoin pour charroyer les pierres de l’église.

Lorsque le bâtiment fut sur le point d’être terminé et que Germain-à-Fabien devait apporter du soutien au curé pour un baptême, Charlot passa temporairement aux mains de Rigaud-à-Baptiste.

Ce dernier croyait toujours savoir mieux que les autres. Selon lui, sa vache donnait de la crème pure, à son cheval ne manquait que la parole, son cochon engraissait au soleil et ses poules pondaient chacune deux œufs par jour. À l’entendre, cet homme entêté était toujours plus futé que les autres.

Il allait même jusqu’à affirmer que sa terre était plus fertile que celle des autres, que sa femme faisait les meilleures crêpes et que sa fille refusait tous les farauds des alentours. Celle-ci attendrait même un fiancé, cet avocat de la ville qui, étrangement, ne venait jamais!

Rigaud-à-Baptiste, qui croyait donc savoir mieux que tout le monde à tout moment, amena le cheval bâtisseur boire dans un ruisseau. Voyant que l’animal troublait à boire avec sa bride, l’homme fut fi des instructions du curé et débrida Charlot en disant à voix haute : « Je n’ai jamais vu un cheval boire avec sa bride. Ça prend bien un curé pour ne pas connaître les chevaux! ».

Pendant ce temps, le curé était revenu du baptême et allait rejoindre les travailleurs. Il fut donc témoin qu’aussitôt la bride de Charlot enlevée, l’animal partit en furie vers le rocher près de la falaise qui surplombait le fleuve. Dès que les sabots touchèrent la pierre, l’énorme rocher se fendit en deux dans un bruit de tonnerre. Une odeur de souffre et des flammes émanèrent de la fissure.

Le cheval noir sauta ainsi dans l’ouverture, faisant comprendre au curé et aux travailleurs que c’était en fait le diable!

Monsieur Panet, bien que pris d’effroi face au Malin, se réconforta à l’idée que Charlot n’ait pas terminé de charroyer les pierres du toit de l’église, ou la première personne passant l’antre de la porte d’entrée du bâtiment terminé y aurait perdu son âme au diable. L’église de l’Islet resta donc incomplète, si ce n’est qu’un brin, pour ne pas satisfaire le cheval noir bâtisseur.

Aujourd’hui, la caverne dans la pierre surplombant le fleuve Saint-Laurent à l’Islet se fait surnommer le « trou du diable » ou la « porte de l’enfer ». Cette gueule noire béante dans le roc défie les vents nordès en sifflant les nuits d’hiver.

Charlot n’était pas fier de lui de s’être laissé imposer la tâche ardue de charroyer les pierres de force. Ça en était déjà à sa dixième église! Il prend donc aujourd’hui toujours sa revanche sur les paroissiens et les paroissiennes de l’Islet par le biais d’accidents près du rocher. On dit aussi avoir déjà vu un loup enflammé sortir de la falaise lorsqu’on la visite la nuit. L’animal empêcherait même les plus braves de s’approcher de trop près.

La série Contes de fée méconnus englobe des contes, mythes et légendes varié.e.s provenant des quatre coins du monde. Pour en lire davantage, visitez cette page dédiée aux articles de fiction.

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